Critique de LA GUERISON INFINIE – Philippe Du Vignal

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La Guérison infinie, c’est un montage de textes: réflexions notés par une infirmière, extraits de son dossier médical, de l’historien d’art allemand Aby Harburg, soigné en 1923 pour de graves troubles mentaux à Kreuzligen, en Suisse. Il souffrait, selon les termes d’une lettre du directeur de la clinique à Freud, d’une grave psychose, accompagnée d’angoisses, d’obsessions… Aby Harburg avait choisi pour une conférence qui devait servir de test à une éventuelle sortie de l’hôpital les souvenirs d’un voyage qu’il a fait  vingt sept ans auparavant aux Etats-Unis. Issu d’une grande famille de banquiers juifs de Hambourg, il entretenait des relations difficiles avec le judaïsme, et avait choisi pour thème, de  cette conférence la manière dont les Indiens Hopis, maîtrisent collectivement, par le rituel dit du serpent , une peur immémoriale, et croient dominer les forces de la nature par le jeu de la pensée symbolique.

Warburg y met en évidence le caractère schizophrénique de la civilisation occidentale. Cassirer, l’autre grand historien de l’art allemand, avait bien vu qu’il sentait derrière les œuvres d’art les grandes énergies formatrices d’une civilisation.

Mais Harburg,  profondément malade, avant que la dégénérescence neuronale ne lui provoque, cinq ans plus tard, une attaque cardiaque fatale, prononçait aussi des phrases qui font froid dans le dos: « Je suis à la terminaison d’une chaîne d’intrigue, sans que je sache de quoi il s’agit. Parce qu’on ne me dit rien. 18 juin Un nid de merles, avec quatre petits, a disparu. Les petits étaient mes enfants. 4 juillet Pourquoi vous me coupez les cheveux? 7 juillet Le thé est contrefait, il pue, il y a du poison dedans! Le court de tennis est un lieu de rencontre pour criminels. L’eau du lac n’était pas humide, les petits garçons qui se baignaient sont ressortis secs! Le docteur Ludwig Binswanger a expédié par le train des caisses remplies de chair humaine. À la fin, qui êtes-vous ? Qui m’a envoyé dans cette caverne, où il n’y a que des putains, des souteneurs, des criminels, des meurtriers. Le gardien chef veut me tuer aujourd’hui! Petit Warburg, si cette maudite bête de Satan d’infirmière ne te protège pas, tu es perdu ! Ne m’abandonne pas! Ma bonne étoile! Qui êtes-vous donc, pour faire de telles choses ? Bande de cochons. La fange qu’on me donne pour nourriture est faite de sang humain? »

Raphaël Patout a très finement adapté,  dans une forme courte, ces textes qui sont souvent d’une violence inouïe, interprétée par une jeune comédienne, Pearl Mainfold. Aucun décor si ce n’est une carcasse de paravent en bois où elle accrochera puis décrochera à la fin ces photos de Harburg, de sa famille mais aussi d’œuvres d’art, toutes en noir et blanc.  Il y a juste une grande table de bois, avec posé dessus, un flacon contenant un serpent, allusion  à ce rituel des Indiens Hopis.

Avec,  comme seul éclairage,  deux balladeuses à ampoule fluo répandent une lumière blafarde dans cette  petite cave voûtée où le public est en grande proximité avec l’actrice, très bien dirigée par Raphaël Patout. Elle a une belle présence et dit ces textes fulgurants avec précision et légèreté à la fois, textes que la musique d’Arno Pärt vient heureusement aérer par instants.

Mieux vaut ne pas être claustrophobe mais rarement un lieu n’aura été aussi adapté à un texte d’une telle intensité. Soixante minutes pas plus, on ressort de là comme un peu sonné par le destin de cet homme à la grande sensibilité artistique, frappé encore jeune par la maladie mentale; difficile, pour nous, de ne pas faire le parallèle avec cette grande historienne de la danse que fut Laurence Louppe, frappée elle aussi par cette même maladie…

Le spectacle devrait être repris mais il vaudrait mieux qu’il le soit dans une cave comme ici. C’est une sorte d’aventure  que Guillaume Dujardin a eu raison de programmer et c’est est bien qu’un festival comme celui des Caves puisse accueillir des spectacles hors normes comme cette Guérison infinie

Philippe du Vignal