Critique de JOSEPH – Philippe Du Vignal

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Joseph G. , daprès Les Journaux de Guerre de Joseph Goebbels, texte de Thomas Lihn, mise en scène de Raphaël Patout.

C’est une curieuse et intéressante mise en scène d’extraits de ce Journal de plusieurs milliers de pages, méticuleusement consigné par une certain Joseph Goebbels, ministre du troisième Reich à l’Education du peuple et à la propagande, de 1923 à sa mort en 45. Confident d’Hitler, et proche de Göring et d’Himmler, ce fut un expert en manipulation et propagande mais aussi un antisémite et un antichrétien convaincu. Dans la dernière partie  de ce journal, il a consigné méticuleusement, sans état d’âme et en bon fonctionnaire nazi,  massacres, déportations, mais aussi rivalités entre chefs  du parti national socialiste. Responsable de la trop fameuse nuit de cristal, il devint peu de temps chancelier après le suicide d’Hitler, et se tua avec sa femme Magda en 45, après avoir fait  empoisonner ses six enfants…

« En lisant,  ses journaux personnels, dit Raphaël Patout,  quelque chose s’incarne qui détruit le mythe. Il y est dit comment tout ceci a été possible, comment des individus bien réels, ont organisé un système totalitaire qui a exterminé des millions d’êtres humains. Quand je mets en scène Goebbels, sa mélancolie, ses joies, son désir de trouver un guide, de devenir fanatique, il ne s’agit à aucun moment d’excuser l’inexcusable, mais plutôt de revisiter le questionnement qu’impose cette part de l’Histoire au cœur même de l’humain. Les ravages du nazisme ont été perpétrés par des hommes bien vivants et non par des personnages mythologiques ».

Goebbels au quotidien,  ce sont des phrases terribles chez cet homme affligé d’un malformation du pied à la suite d’une opération ratée, et qui a sans doute des revanches à prendre: « La libre opinion, ici, si tu la partages avec moi, tu as le droit de l’exprimer, sinon je te fracasse le crâne ».  » La propagande moderne doit reposer sur l’oral et non sur l’écrit » ou « Le fanatique que je veux être ». Avec un culte du corps bien nazi: « Va te promener seul et loin ». « Dors de 22 h à 8h »…

Goebbels a une passion pour son pays assez stéréotypée: la maison de Schiller, les champs de céréales dorées, etc… Et il tient des propos d’une rare banalité que n’importe quel homme politique actuel pourrait prendre à son compte, mais, ce qui est évidemment des plus inquiétants, il écrit des phrases au délire métaphysique:  « Le national-socialisme est une religion, nous ne manquons que d’un génie religieux capable de démoder les vieilles pratiques religieuses et d’en instaurer de nouvelles. Nous avons besoin de traditions ». Ce qu’il découvrira dans un Hitler, au début jalousé puis profondément admiré (« Quelle voix, quels gestes! « ),  lequel le flattera et en fera son bras armé le plus précieux.

C’est tout cela que Raphaël Patout a voulu traduire,  avec un seul acteur, Pierre-François Doreau qui n’incarne pas Goebbels (il ne lui ressemble pas, n’est pas en uniforme nazi) mais est d’une sobriété orale et gestuelle exemplaire. Et, dans cette cave voûtée, le public est assis en cercle; aucun autre élément scénique que trois miroirs en pied, et un abat-jour en tôle qui dispense une lumière blafarde. Pas de régisseur, c’est le comédien qui est aux commandes de la bande-son.

Le metteur en scène réussit à faire entendre, à la fois en direct, et pour varier les plaisirs, en voix off, cette parole d’un homme qui fut aussi un individu comme tout le monde, un père de famille qui se voulait exemplaire et volontiers donneur de leçons, mais qui accumulait les conquêtes amoureuses, ce que sa femme, et encore moins Hitler n’appréciait pas du tout…

Raphaël Patout aurait pu sans doute faire moins bouger son comédien, (cela parasite un peu le texte) mais l’essentiel est là: le spectacle, et ce n’est pas un luxe par les temps qui courent, rappelle qu’un homme aux côtés d’Hitler, fut responsable d’un des pires génocides que le monde ait connu. Et, à la fin, on a beau le savoir mais, quand Goebbels, sur fond de chant nazi, voue aux flammes les meilleurs des écrivains et penseurs allemands dont Thomas Mann, Sigmund Freud, Eric-Maria Remarque,etc… cela fait plus que froid dans le dos…

 

Philippe Du Vignal